Le chemin familier
Ce même chemin, je l’arpente depuis des années. Je monte dans le bus 445, qui pue les gaz d’échappement et qui pétarade, dès qu’il accélère. Je m’assois précipitamment sur la banquette du fond, en tissu élimé,— une sorte de place forte qu’on convoite tous, parce qu’elle permet d’étendre ses jambes sur les sièges des voisins et d’emmerder les autres passagers, en écoutant du rap à toute berzingue.
Puis, je saute dans le second bus, presque vide, qui se gare sur une grande place déserte, construite au milieu de rien. Là, je traverse la longue passerelle rouge, suspendue entre la gare et le vide. Je marche jusqu’au pont. De l’autre côté, c’est ta ville.
J’ai toujours eu l’impression qu’il existait une frontière céleste invisible entre Pontoise et Saint-Ouen-l’Aumône, comme si le soleil s’arrêtait de briller de l’autre côté de la berge, comme si le ciel était coupé en deux.
Sans doute parce que j’ai passé une partie de mon enfance à Pontoise et que je vois toujours cette ville avec des yeux naïfs qui chassent les nuages, même en plein hiver.
Je marche vite, alors que je ne suis pas pres- sée d’arriver. Je marche vite, comme lors- qu’on accompagnait Pépé pour apporter des légumes aux familles parquées dans des bidonvilles, à celles venues d’Algérie, puis à celles du Portugal qui croupissaient sous des tôles, au bout de notre jardin.
Notre grand-père nous disait de nous dépê- cher, parce que ces malheureux, de parfaits inconnus, nous attendaient impatiemment. Je portais un gros panier, rempli de fruits et de légumes qui manquaient de me faire vacil- ler et je m’y accrochais de toutes mes forces parce que Pépé détestait l’injustice et la pau- vreté. Il nous rappelait que l’essentiel était là, dans ce partage proche de la dévotion.
Je marche vite, comme quand je te donnais la main et que tu partais dans ton «home» d’enfants, une pension qui avait des airs d’or- phelinat.
Je marche vite parce que je suis terrifiée de faire demi-tour, de renoncer, de ne pas tenir ma promesse. De courir en sens inverse, de m’enfoncer dans les entrailles de la Terre et d’y vomir ma rage, plutôt que de continuer à avancer vers chez toi.
Le quartier est gris, même si le ciel est bleu. Il arbore une couleur cendrée qui se noie dans le goudron, qui mange la peinture des façades des bâtiments et qui forme une bouil- lasse en se mêlant à la pluie drue.
Je déteste cette ville.
Depuis toujours.
Sans savoir pourquoi.
J’approche de ta tour oblongue, terne et dé- charnée. Une tour de banlieue qui touche le ciel et qui se perd dans les nuages.
Là, toute seule, j’ai envie de hurler un mi- sérable borborygme, un cri qui pourfendrait l’air. J’ai envie de propulser mon enfance loin de moi, de la regarder d’un air narquois et de lui dire : c’est fini. Adieu.
J’aimerais me laver de tout ce qu’il y a eu avant, mais la vérité, c’est qu’on en sortira sans doute encore plus sales.
Avis
Ce livre (que j’ai pour une première lecture pris le parti d’écouter l’autrice) est un concentré de courage, d’abnégation et d’amour, il devrait être lu par tous ces enfants nantis et heureux qui ne sont jamais satisfaits ! C’est également un témoignage de l’espoir que rien n’est jamais figé ; on peut lutter contre le mal et s’en sortir. Mais quelle émotion les larmes montent à chaque chapitre. Cette histoire vraie est tellement précieuse pour la mémoire…Merci d’avoir mis des mots sur les maux.
Mon frère est un roman bouleversant, d'une rare justesse, qui aborde avec beaucoup de sensibilité les violences intrafamiliales, le silence et la résilience. Isabelle Wlodarczyk parvient à traiter un sujet extrêmement difficile sans jamais tomber dans le pathos, grâce à une écriture profondément humaine et imagée. A mettre entre toutes les mains
Ce livre écrit à compte à rebours, nous entraine dans une course folle que deux cousins empruntent pour se sortir d'un monde insupportable. La maltraitance, la violence, le mutisme de l'entourage, tout autant d'injustices pour ces deux cousins qui créent un lien si fort pour survivre qu'ils en deviennent frères.
Le livre permet grâce à un QR code, d'écouter la lecture en musique. C'est l'autrice qui lit son texte. La musique accompagne à merveille cette histoire.
Un livre que chacun devrait lire…plein de courage et une belle leçon